HISTO-NORD
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Texte : Jean-Yves MEREAU
Tiré de la collection "Au
calendrier de
l'histoire" édité en 1993 par la Voix du Nord
Le 7 juin 1651
Philippe IV, roi d'Espagne, accorde le permis de construire la Vieille
bourse de Lille
"Philippes par la grâce de Dieu roy de Lion, d'Arragon, des deux
Sicilles, du
Portugal, de Navarre, de Grenade... à tous ceux qui ces
présentes verront, Salut", cette déclinaison de titres et
de possessions, qui n'omet pas plus Anvers que les Indes "tant
orientales qu'occidentales", ouvre une page fondamentale de l'histoire
de l'architecture lilloise. Le souverain espagnol répond "en ce
7 juin de l'an de grâce 1651, à l'humble supplication et
requête de nos chers et bien aimés les rewart, mayeur et
échevins de notre ville de Lille", lesquels demandaient
simplement au suzerain de les autoriser à se lancer dans une
vaste opération immobilière et d'urbanisme tout en les
tirant d'un faux-pas administratif. Ainsi commence l'histoire de la
Vieille bourse de Lille.
En 1598, Isabelle, la bien aimée, fille du roi d'Espagne
Philippe Il, avait reçu la charge d'administrer sur place, avec
Albert d'Autriche qu'elle épousa en 1599, les Pays-Bas dont
Lille était la dernière place avant le royaume de France.
les chroniqueurs avaient salué <' la joyeuse entrée de
leurs sérénissimes altesses Albert d'Autriche et
Isabelle, Claire, Eugénie, l'infante d'Espagne, duchesse de
Bourgogne, comtesse de Flandre. Leur règne fut un âge d'or
et Isabelle continua, après la mort d'Albert, d'administrer la
contrée jusqu'à sa disparition en 1633. Le pouvoir revint
alors à Philippe IV qui vit les choses de son Espagne lointaine.
L'or sous le feu
Lille était riche et les Français, déjà
sous ses portes, rêvant de s'en emparer pour renforcer leur
frontière septentrionale, Incendiaient
régulièrement les faubourgs. La prospérité
attisait la convoitise. L'or était sous le feu des canons. Il
faudra cependant encore plus de 150 ans pour que nous soyons
annexés. Cette colonisation sera providentielle pour la France
qui laminera rapidement l'architecture et la culture régionale
dont la Vieille bourse est l'expression la plus accomplie.
En 1651, donc, Lille était sous gouvernement espagnol mais,
contrairement à une idée reçue, pas plus espagnole
culturellement que je ne suis évêque; province
décentralisée dirons-nous aujourd'hui, elle gérait
tranquillement ses affaires courantes n'en référant au
roi qu'en cas de nécessité. La construction de la Vieille
bourse fut une de ces circonstances où les magistrats durent
soumettre au souverain leur projet tant par
son importance que pour se sortir d'un imbroglio et trouver un alibi.
Les lettres patentes nous révèlent une
ambiguïté que nous appellerions aujourd'hui une magouille.
Dans "l'humble supplication et requête des rewart, mayeur et
échevins" reprise dans les lettres patentes de Philippe IV mais
également dans les attendus des nombreux procès qui les
ont opposés, au XVIII' siècle, les propriétaires
des maisons de la Bourse aux autorités communales, se lit une
justification assez embrouillée.
La ville, menacée par la présence constante des troupes
françaises sous ses murs, devait loger les gents d'armes et leur
construire de nouvelles casernes car la pratique du logement chez les
habitants commençait à lasser la population. Elle vendit
donc à divers particuliers quantité dc maisons et
héritages qu'elle possédait dans la ville dont une choque
de maisons édifiées sur la place de Beauregard
(l'actuelle place du théâtre juste devant la halle
échevinale qui se situait à l'entrée de la rue
Faidherbe).
Remords
Sans grande différence avec les pratiques actuelles, elle
procède à une vente publique et cède cette choque
de maisons au plus haut enchérisseur qui les démolit pour
en reconstruire quantité d'autres ". Or cette destruction
changea radicalement la perspective urbaine entre la halle
échevinale, la place du Poids, et la Grande-Place.
Frappés par cette découverte - la démolition ayant
aussi permis d'aplanir le terrain - les divers marchands et courtiers
qui tenaient leurs transactions et négociations sur la margelle
d'une fontaine publique, dite fontaine au chambge ou dans les
estaminets entourant la Grande-Place, firent pression sur les
magistrats. Depuis longtemps, ils rêvaient de se réunir
à l'abri des regards indiscrets dans une bourse semblable
à celle d'Anvers abritée en un cloître d'où
il serait loisible d'écarter les importuns. L'occasion
était belle. Ce terrain dégagé en centre-ville les
fit rêver.
Les lettres patentes ne disent pas comment fut indemnisé
l'enchérisseur-démolisseur dont le projet de construction
fut repoussé au profit de celui des marchands de la Bourse, mais
elles précisent la volonté des magistrats de
détruire la Fontaine au Change qui sera reconstruite là
où il conviendra le mieux mais aussi la vieille et
vénérée chapelle des Ardents dont le remplacement
n'est pas envisagé.
Lieu de pèlerinage de ceux que frappait le " mal des ardents "
affection caractérisée par des hallucinations
provoquées par l'ergot de seigle, minuscule champignon parasite
de cette céréale alors que de consommation courante (de
nos jours, on en extrait l'acide lysergique contenu dans le L.S.D.),
cette chapelle était devenue gênante. La présence
constante de drogués (à leur insu), de mendiants,
d'éclopés et de tout un peuple de gueux et de
miséreux attirés par la chapelle pour des raisons
dévotes et plus prosaïquement par la Fontaine au Change
où l'or ruisselait plus que l'eau, devait gêner ces bonnes
âmes de marchands et courtiers amoureux de quiétude et de
discrétion. Les ghettos ne sont pas une tentation moderne!
Maquignons
Le roi d'Espagne, sollicité pour entériner ce choix,
répondra favorablement, laissant aux magistrats toute latitude "
pour faire leur bourse comme ils l'entendent, prenant tout le terrain
qu'il faudra ". Un cahier des charges précis dictera la
construction du nouvel édifice après cette autorisation
àconstruire, véritable déclaration
d'utilité publique d'une opération strictement
privée.
La ville a bien négocié. Non seulement, elle tirera de la
vente des terrains l'argent nécessaire à l'entretien des
remparts, dont le périmètre a singulièrement
été allongé par les deux agrandissements
réalisés sous le règne des Archiducs en 1603 et
1617. Mais pour doter la cité sans bourse délier, d'un
monument enviable les magistrats décident que la bourse à
ériger sera entourée de maisons toutes semblables
élevées aux frais des propriétaires, la ville ne
prenant en charge que le pavement des galeries et de l'espace
central avec les matériaux de récupération de la
Fontaine au chambge. Non contente de vendre les terrains, elle se fait
offrir une nouvelle petite place toute enclose sur des fonds
privés. Bel exploit
L'homme providentiel
Les élus imposent la hauteur, la structure et la
décoration du monument et même les matériaux
à employer suivant le plan de Julien Destré, architecte
de la ville et homme providentiel. Tout ira très vite. La bourse
sera édifiée en moins d'un an. En octobre 1651, trois
plans sont réalisés dont un en relief et en terre
auxquels était jointe une note détaillée
réglant les problèmes de mitoyenneté, les
écoulements des eaux, l'emplacement des caves sous la rue. Ce
cahier des charges est d'une rigueur époustouflante. Les
vingt-quatre terrains sont vendus en un tournemain et les
propriétaires récalcitrants qui tentent de faire
traîner les travaux sans doute pour réaliser quelques
profits spécula-
tifs, vite rappelés à l'ordre. Le chantier, ouvert en
mars 1652, sera achevé en octobre
1653.
Contraint de réaliser, dans un délai très bref, un
monument constitué en fait de vingt-quatre maisons
réunies autour d'une placette, Julien Destré aura un
trait de génie.
Escrinier " de son état, c'est-à-dire sorte
d'ébéniste-sculpteur, il posera sur la place de Lille un
gigantesque bahut flamand, un coffre-fort où la brique et la
pierre se substitueront au bois. N'est-ce pas la vocation de
l'édifice que dc cacher la richesse sous des apparences
simplement bourgeoises, de concilier les paradoxes en mariant les
apparences. Il fallait que la Bourse s'accordât au paysage tout
en se faisant remarquer par sa magnificence mais que, cependant, tout y
fût feutré. Le pari impossible a été tenu.
Les façades sont celles de maisons dont le modèle est
fréquent à Lille. La symétrie, la
décoration abondante, la rigueur furent les principes de
monumentalité. Cependant, l'édifice ne dénotait
pas, Destré reprenant les canons de l'architecture lilloise et
les motifs ornementaux en vogue largement vulgarisés par
plusieurs ouvrages. A l'intérieur, il sera encore plus
traditionaliste puisque le cloître reprend la croisée
d'ogive.
Destré fut-il un prince de l'ambigu en construisant cette Bourse
? Certes I Il fut sûrement un visionnaire car, aujourd'hui
encore, son oeuvre provoque l'admiration. Elle est le monument-symbole
de Lille, au point de susciter une mobilisation exceptionnelle pour lui
rendre enfin, et son lustre, et son âme.
Les générations n'ont pas fini de la contempler se
souvenant que si elle doit à la signature du roi d'Espagne
d'être debout, elle n'a rien d'espagnol, mais représente
l'apogée de la culture flamande à Lille, ville qui n'a
paradoxalement jamais parlé flamand, même si son âme
profonde la rattachera toujours à cette province.
Texte : Jean-Yves MEREAU
collection "Au calendrier de
l'histoire" édité en 1993 par la Voix du Nord
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