1915
- Première ville française
attaquée,
Calais reçoit les
bombes d’un
zeppelin
En cette froide nuit d’hiver du 22 au 23
février 1915. le
phare promène ses rayons sur la ville de Calais endormie. On n’a
pas encore
jugé nécessaire de l’éteindre, ou de le masquer.
Ce sera fait quelques jours
plus tard. Les rares voitures roulent toutes lanternes allumées,
comme en temps
de paix. La crainte des bombardements n’est pas vive. Depuis six mois
que la
guerre a éclaté contre le Kaiser, il n’est venu en plein
jour que deux avions
ennemis, très haut dans le ciel. Leurs bombes se sont perdues
ici ou là, dans
les champs et les dunes. Pas de quoi fouetter un chat...
Les Calaisiens seraient moins
rassurés s’ils savaient
quel danger se dirige vers eux. Sorti de son hangar à
Düsseldorf, un dirigeable
allemand, le Z-1O (vingt-neuvième appareil construit par
les usines du comte
Ferdinand Von Zeppelin, à Friedrichshafen, au bord du lac de
Constance) a mis
le cap sur la cité des Six Bourgeois.
Le ballon, énorme cigare de
158 mètres de longueur, pour une capacité
de 22.500 m3, fonce à 80 km/heure. Manoeuvré par six
hommes, le géant a pour
mission d’attaquer le port de Calais, utilisé pour le
débarquement des
troupes, du matériel et des approvisionnements britanniques.
La guerre aux civils
Dans la panoplie de l’armement
allemand, l’aviation ne s’est pas
encore positionnée avec efficacité. En revanche, le
zeppelin paraît plus
prometteur. A la déclaration de guerre, l’Allemagne en
possédait une douzaine
et développa la construction d’autres dirigeables rigides. Elle
tenta de les
utiliser pour des missions d’observation des lignes adverses en plein
jour,
mais les risques étaient trop grands et la cible trop belle pour
la DCA. et la
chasse d’en face. Aussi, le Kaiser se rabattit sur le bombardement
nocturne
des villes, devant déboucher sur un affaiblissement du
moral des populations
civiles et aussi des troupes, Ces dernières pouvant maintenant
craindre un sort
tragique pour leurs familles, ce qui ne s’était jamais produit
lors des
conflits précédents.
On s’insurgea contre ces actions jugées terroristes, mais
l’article 2
de la Convention internationale de 1907 avait admis
« l’attaque de tout
objectif militaire dissimulé, même dans les places
ouvertes ». C’était la
permission tacite de s’en prendre à toutes les localités
où il y aurait le
moindre cantonnement, atelier de réparations de
véhicules militaires ou dépôt
de matériel. La morale était sauve!

900 kilos de bombes jetées a la
main
A 4 h du matin, le Z-10 survole son
objectif. Il fait le point en se
repérant sur les lumières papillotantes de la ville. Les
postes militaires ont
entendu le ronronnement des trois moteurs Maybach de 630 ch, troublant
le calme
de la nuit. Mais comment intercepter l’intrus ? Pour ainsi dire,
la D.C.A.
n’existe pas. Il ne se trouvera que quelques soldats, grimpés
sur la passerelle
de la gare centrale, pour tirer d’inutiles coups de fusil vengeurs vers
les
nuages.
Le commandant de bord du Z-10, le major Frichs, a parfaitement
situé
Calais. Il amorce une traversée dans le sens sud-nord. A partir
du quartier des
Fontinettes, d’une hauteur avoisinant mille mètres, les hommes
d’équipage
balancent à la main, par-dessus bord, les unes après les
autres, environ 900
kilos de bombes sphériques, incendiaires et à
éclatement antipersonnel. Les
explosions réveillent en sursaut la population. On
s’habille en hâte pour
mettre le nez dehors. La nuit reste noire. Les dernières
déflagrations retentissent
vers le port, terminant une diagonale tragiquement
pointillée. Le silence retombe
sur la cité. Dans le lointain, s’estompe le ronflement des
moteurs.
A un temps d’accalmie succède une extraordinaire animation.
Autos
militaires, ambulances, voitures de pompiers se mettent à
circuler. Au bureau
du gouverneur de la place, le général Ditte, les premiers
rapports indiquent
une vingtaine de points de chute de bombes. On ne signale encore aucune
victime,
mais il semble y avoir eu de la casse dans une petite rue du quartier
des Fontinettes,
la rue Dognin.
Robert CHAUSSOIS L’enfant du miracle
Deux petites maisons de la rue
Dognin, en effet, ont été tranchées du
haut en bas, comme au couteau, mettant à nu l’intérieur
des appartements. Dans
les ruines, les sauveteurs découvrent cinq cadavres ceux
d’un vieillard de 85
ans, Edouard Blondel, de sa fille Céline, 44 ans, d’un couple,
Emile Gressier,
35 ans, sa femme Louise, et leur fillette Marie-Louise, quatre ans. Or,
ce
ménage avait un second enfant, Emile, âgé de
quatorze mois. Qu’est-il devenu ?
Des gémissements ayant été entendus, on fait
silence. De prudentes recherches
s’engagent. Surprise Le bébé est apparemment indemne.
Emmitouflé dans sa
couverture, il est demeuré dans son berceau quand celui-ci s’est
retourné. Une
solide porte d’armoire, s’étant abattue, protégea le
berceau de l’écrasement.
Avançant avec précaution, deux sapeurs-pompiers et un
sergent du Génie
se risquent sous les décombres, scient les barreaux du berceau
après l’avoir
étayé et dégagent l’enfant sans avoir
à soulever l’amas de débris instables.
Une voisine compatissante reçoit le bébé. Il
souffre d’égratignures qu’aseptise
un docteur venu d’un hôpital voisin, raté de peu par les
bombes. L’enfant,
recueilli par sa tante, sers adopté par un foyer de
Dunkerque. Il connaîtra
quand même une tragique destinée puisqu’il trouva la
mort, à l’âge de trente
ans, lors de la Seconde Guerre mondiale.
La fin du Z-1O
Le bombardement de Calais, que la
presse qualifie de
criminel, monstrueux, barbare, passe pour le premier du genre accompli
sur une
ville française. En effet, la censure a fait le silence sur un
raid beaucoup
moins grave, effectué deux mois plus tôt sur Nancy,
où les bombes se perdirent
dans les champs verglacés. En revanche, la Belgique
(Liège, Anvers), la
Pologne (Varsovie), et l’Angleterre (Yarmouth), ont déjà
eu à connaître de semblables
tourments. Dans « Le Figaro », le marquis
d’Ornano offre 5.000 F à
celui qui descendra le premier zeppelin. Il peut aligner ses sous,
ça ne
tardera pas...
Sur
un toit du quartier bombardé à Calais, on retrouve une
longue
flamme de guerre aux couleurs allemandes, lestée d’un sac de
sable, avec une
inscription lapidaire « Nous reviendrons ».
Rassurant.
Après avoir ordonné que les cinq victimes aient des
funérailles aux
frais de la ville, le maire, Charles Morieux, s’adresse à ses
administrés qui
n’ont plus le sommeil aussi facile. Au moment où, pour la
première fois, la population
civile est appelée à prendre sa part des risques que
notre armée accepte si
vaillamment sur le front, le maire de Calais croit pouvoir compter sur
le
sang-froid et le calme de tous.
L’équipage du Z-1O n’eut pas à se réjouir
longtemps de sa mission sur
Calais, où il n’avait pas essuyé un seul coup de canon.
Trois semaines plus
tard, lors du premier raid sur Paris, le zeppelin fut touché,
cette fois, par
notre artillerie antiaérienne. Ses ballons intérieurs,
percés par une multitude
d’éclats, laissèrent s’échapper
l’hydrogène. Le dirigeable tomba en zone
occupée, à Grugies, à cinq kilomètres au
sud-ouest de Saint-Quentin, où se
termina sa brève carrière.