HISTO-NORD


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Les bourgeois donnent à Saint-Omer sa première charte communale

Ce qui se passa à Saint-Omer, en ce 14 avril 1127, ne fut pas sans conséquences sur notre Histoire nationale et dans la formation de la nation française.


Si l’institution municipale n’était pas chose nouvelle en ce début du second millénaire, c’est pourtant à Saint-Omer qu’a été octroyée - la plupart des historiens en conviennent - la plus ancienne charte communale du Nord de la France et de Belgique.
14 avril 1127, nous content les chroniques, la ville de Saint-Omer en liesse accueille un nouveau souverain : Guillaume de Normandie, dit Cliton, fils de Robert le Diable, et neveu du roi d’Angleterre. A 26 ans, il vient, en effet, de triompher habilement dans la guerre de prétendants qui s’était allumée pour la succession du comté de Flandre.
Incontinent, il entreprend la visite de ses états, accompagné du roi de France, Louis le Gros. Il se rend à Bruges, Lille et Béthune. Il lui faut parfois forcer les portes et les coeurs, comme à Gand ou à Ypres. A Saint-Omer, c’est un triomphe... D’ailleurs, pour faire bonne mesure, les bourgeois de la ville ont mis à mort ou chassé tous ceux qui pouvaient porter ombrage au comte.
Guillaume Cliton, narre l’historien audomarois Jean Derheims, fut conduit triomphalement par le clergé et les dignitaires à l’église Notre-Dame et, ensuite, sur la principale place publique de la ville où l’on avait élevé un autel sur lequel se trouvaient déposées, dans leurs châsses richement décorées, les reliques les plus vénérées des monastères de la ville. Là, on donna au nouveau comte de Flandre lecture de la coutume qui avait alors régi Saint-Omer, et des immunités et franchises dont jouissait cette ville, afin qu’il les confirmât, au voeu de la population.
Guillaume descendit alors du trône où il s’était assis, se dirigea vers l’autel et jura sur l’Evangile de maintenir et de protéger les coutumes, lois et institutions des Audomarois, et appliqua son scel à l’écrit qui contenait le texte de ces institutions et privilèges...


La Chartre de 1127

Un nouveau monde...
Cette charte, rédigée en latin, est aujourd’hui conservée aux Archives de Saint-Omer. L’écriture, sur parchemin, en est bien
conservée, et les sceaux laissent apparaître les détails du dessin représentant le comte à cheval, bouclier au bras et lance au poing, avec bannière trilobée...
Voici pour l’anecdote, car au-delà de la fête pittoresque et colorée, l’événement traduit l’émergence, dans un paysage encore rural, d’un monde nouveau qui prend de l’importance, s’émancipe des puissances sociales traditionnelles et veut ardemment garantir ses privilèges.
Les historiens sont nombreux à l’affirmer:
la période qui va des invasions normandes à la guerre de Cent Ans est celle des plus beaux siècles du Moyen Age. Passé le fameux cap de l’an mil. s’établit une époque de croissance économique due au travail acharné des paysans, à l’essor des défrichements, à l’introduction du fer et de l’argent
dans les campagnes, à de bonnes conditions climatiques aussi...
La production agricole s’accroît, la population augmente, et une ville comme Saint-Omer, qui s’est érigée très rapidement comme l’un des plus importants centres commerciaux et drapiers de la région, compte quelques milliers d’âmes (35 000 en 1300 !), davantage en tout cas qu’aujourd’hui. La ville s’enfle, fait éclater ses limites et aussi, notons-le, les statuts archaïques qui la gouvernaient...
Qui possède le pouvoir à cette époque Le châtelain, les abbayes ou les monastères propriétaires de terrains, les échevins chargés de la juridiction sur la châtellenie, sans omettre les représentants d’une juridiction ecclésiastique dont relève quantité d’affaites.
Divers impôts et charges pèsent sur les terres et sur les cens fonciers, prestations en argent ou en nature destinées à l’entretien des chevaliers préposés à la défense du bourg, tonlieu perçu sur toutes les marchandises amenées par terre et par eau. Autant de prélèvements que les marchands et les drapiers considèrent comme survivances du passé.

Les artisans du changement
Les bourgeois négociants seront les artisans du changement, car s’ils constituent dans chaque ville l’élément le plus riche, le plus actif et le plus motivé, ils possèdent aussi la force que donne l’association. De très bonne heure, les besoins du commerce les ont poussés à se grouper en confréries, appelées ghildes ou hanses, corporations autonomes, indépendantes de tout pouvoir, et
qui, avec le tacite consentement du châtelain, se sont improvisées en administrations communales officieuses, suppléant à l’inertie des pouvoirs publics.
Peu à peu, la bourgeoisie apparaît comme une classe distincte et privilégiée : de simple groupe social, elle se transforme en groupe juridique reconnu comme tel par le pouvoir princier.
A cette condition juridique propre ne manque plus que l’octroi d’une organisation judiciaire indépendante.
La charte communale concédée en 1127 à Saint-Omer peut donc être considérée - le spécialiste du Moyen Age, Henri Pirenne, l’écrit - comme le point d’aboutissement du programme politique des bourgeoisies fia-
mandes qui ont su faire céder, devant leurs exigences, le pouvoir seigneurial.
Certes, cette charte se borne souvent a confirmer des situations acquises et contient des promesses que le comte n’a nullement l’intention de tenir; la conquête des bourgeois de Saint-Omer n’en reste pas moins importante.

Décentralisation avant la lettre
Par cette révolution tranquille, les échevins reçoivent ainsi pleine compétence judiciaire ; la ghilde obtient des réductions de tonlieu à Dixmude, Gravelines, Bapaume et sur les routes d’Allemagne elle est exemptée du duel judiciaire sur les marchés de Flandre. Toute redevance personnelle est supprimée à l’intérieur de l’enceinte, et le comte s’interdit toute levée d’argent sur les bourgeois. Même, il leur cède sa monnaie de Saint-Omer.
Mieux encore, le comte reconnaît la commune, sa justice aussi étendue que la meilleure justice de Flandre, et les expéditions punitives de la milice communale. On peut dire alors que la bourgeoisie de Saint-Omer a érigé une véritable municipalité, qui constitue une personne de droit publie, vassal du comte, avec qui elle échange des serments, d’égal à égal, et qui bientôt tiendra des fiefs et usera d’un sceau.
Une décentralisation avant la lettre, sans doute, mais plus encore une révolution dans les moeurs qui préfigure celle qui interviendra six siècles plus tard. Comme elle, en effet, elle va rapidement sécréter des abus, en créant une oligarchie, trop puissante et abusive...

Les chemins de la liberté sont bordés de précipices...


Ce texte est issu de la collection "Au calendrier de l'histoire" édité en 1993 par la Voix du Nord



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