HISTO-NORD


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Texte : Eugène MORDACQUE
Tiré de la collection "Au calendrier de l'histoire" édité en 1993 par la Voix du Nord


20 août 1644
D’Aix à Loos, Condé charge douze fois et gagne, à Liévin,la bataille de Lens

Peut-être faut-il voir un signe du destin dans le fait que le tableau de Jean-Baptiste Martin (dit « Martin des Batailles » sur la bataille de Lens) n’est plus accroché avec ses semblables au musée des ducs d’Aumale à Chantilly. Ce caprice ressemble assez bien au... capricieux prince de Condé, le vainqueur du terrible affrontement.

On pourrait aussi lier cette particularité au fait que le nom agréable à la France
comme dit Bossuet quelques jours après le mémorable 20 août 1648 - il s’agit de Lens -n’a pas été le véritable pivot de la sanglante épopée. Mais cette paroisse avait autant d’habitants à elle seule (4 000) que les bourgades voisines. De plus, elle était défendue par un ouvrage fortifié qui changea dix fois de mains au cours des siècles. Enfin, Condé fut l’un des derniers grands mercenaires leur titre faisait d’eux les chefs de partis sur lesquels les rois devaient compter. Changer de camp en ces temps-là n’était pas trahison mais manifestation d’opportunité politique. C’est tout juste ai l’on trancha la tête à Cinq-Mars, cri 1642, pour complot contre le roi I Il en allait toutefois autrement avec les sans grade.

En cette moitié du 17è siècle, Condé voulut ignorer que ses ancêtres avaient été les pourvoyeurs cri reîtres huguenots lancés contre les Ligueurs.

En 1648, alors duc d’Enghien, Louis Il de Condé portait déjà l’auréole de la victoire obtenue à Rocroi (mai 1643). Il avait alors 22 ans.

Dieu que la guerre...

L’ennemi héréditaire du royaume de Louis X1V était l’Espagne. Depuis le déchirement entre Valois et Lancastre, Armagnacs et Bourguignons, le pays se trouvait pris en étau entre Pyrénées et Escaut. La diplomatie, élémentaire, reposait sur l’humeur des princes et leurs alliances matrimoniales. Les conflits armés permettaient de régler les comptes, non sans dévaster les provinces qui avaient le malheur d’être choisies comme champ de bataille. On sait que les armées, cri temps de guerre comme en période intermédiaire, taillaient sur les civils impuissants, équipement, équipage, nourriture et plaisirs divers. Ce qui fut le cas pour l’Arrois et la Flandre durant 35 ans jusqu’au traité de Nimègue. Voilà pour les prémices de la bataille.

Une bataille où l’armée espagnole, conduite par l’archiduc Léopold, vice-roi de Hollande, entreprend de vaincre Condé. Léopold sait que les troupes se sont déployées du nord au sud, de Vermelles à Loosen-Gohelle, le 19 août. Son général en chef, l3eck, dispose d’ouest cri est de 21 000 combattants et 38 canons que commande Saint-
Amour, 20 de plus que Cossc-Brissac dans le camp de Condé. De part et d’autre on trouve, selon les alliances du moment, des patronymes d’origines diverses : Saint-Amour déjà cité, Salm du côté de Léopold, le comte d’Erlach, commandant six escadrons weimariens pour Condé.

Pour se battre dans les règles du temps, les stratèges affectionnaient les terrains légèrement vallonnés. On y voyait, entre autres avantages tactiques, manoeuvrer les carrés d’infanterie, caracoler les troupes montées, claquer au vent les étendards. Dieu que la guerre est belle au bout de la lunette !

A trente pas l’un de l’autre

Précisément, au bout de la sienne, des hauteurs de Lens, Léopold observe les forces opposées. Ses agents lui ont certainement rapporté que Condé s’est réservé l’aile gauche, vers Aix-NouLette. Là se massent 17 escadrons, dont 9 de première ligne (Villequier) et 8 dc réserve (La Trémoille). A l’aile droite, côté Lens, Léopold compte 9 escadrons d’attaque (La Ferté) et 7 de réserve (du Plessis) au centre, les troupes de Weimar et les 18 canons.

Depuis L’éminence de Grenay, Condé et de Fors, son maréchal de bataille qui corrige les alignements, voient les 23 compagnies de
cuirassiers bien équipés, dix bataillons et treize escadrons de première ligne. Les forces de Léopold sont nettement supérieures en nombre à celles de Condé. Beck a installé sa tente au lieu-dit La Rousse-Pièce de Liévin. Les six bataillons et deux escadrons de réserve sont derrière lui.

Dès le 19 août le canon tonne. Une première escarmouche se déclenche sur Grenay et Liévin, au centre du dispositif. Les forces se mesurent, mais le soir tombe. Ce sera pour demain. Les faits sont consignés sur les carnets d’Isaac de Peyrère, aide de camp de Condé, cité dans un livre de Jean-Pierre Roger.

Mais Condé, à son ordinaire, joue la surprise. Ce qui ne devrait donc pas cri être une. Il met la nuit à profit pour faire manoeuvrer son aile droite. Deux raisons, semble-t-il, l’incitent à faire remonter vers Noeux et Sains une partie de ses forces. Elles sont hors de portée des canons de Saint-Amour. Il espère prélever du ravitaillement sur l’habitant. La Peyrère décrit la manoeuvre comme une feinte. Et de conclure
l’archiduc donna dans le panneau «.

La bataile de Lens

A 6 h, Beck observe le mouvement. Il informe Léopold, le presse de prendre l’initiative. Le vice-roi de Hollande n’engage que ses Croates et ses Lorrains. L’arrière-garde française est bousculée, les gens d’armes de Châtillon rétablissent la situation, ils sont culbutés à leur tour. Le gros de la bataille est amorcé. Condé visite chacune des unités, harangue, dynamise des troupes mal vêtues, mal nourries. Sa fougue opère.

Il semble, d’après Funck-Brentano, que les troupes de Louis XIV, aux effectifs moins importants, aient gagné (parfois perdu) des batailles, de Rocroi à Malplaquet, cri se montrant plus efficaces que leurs adversaires. Certes, les grands capitaines y sont pour quelque chose. Mais bien que l’idée de nation ne puisse être invoquée à ce moment, toujours selon Funck, les troupes royales combattaient avec coeur «.

Toujours est-il que la fausse manoeuvre de repli se transforme cri offensive. Il est 8 h. La Peyrère relate .« les ennemis avaient bonne mine.., les deux armées sont à trente pas l’une de l’autre, Condé qui craint la précipitation dc ses soldats les arrête et défend aux mousquetaires de faire feu avant que les ennemis n aient tiré, le feu ne doit commencer qu’à bout portant. Le prince de Salm s’avance avec ses Wallons et ses Lorrains. Les deux lignes se joignent tête contre tête dc cheval, bouche contre bouche de pistolet. Ils attendent sans broncher des deux côtés qui tirerait le premier.

Les ennemis impatients commandent la décharge. On dirait que l’Enfer s’ouvre Tous nos officiers du premier rang sont tués, blessés ou démontés. Condé donne alors le signal du feu, puis l’épée haute, à la tête du régiment de Gassion, il enfonce l’escadron qui lui est opposé, ses six autres escadrons le suivent, et à son exemple, chargent si rudement qu’ils renversent la première ligne ennemie. Mais la deuxième ligne de Lorrains repousse les Français victorieux dans une sanglante mêlée. Villequier est pris... nos escadrons rétablis aussitôt que rompus se mêlent avec audace aux Lorrains «.

Et puis la Fronde, le roi s’enfuit

C’est donc vrai. Avait des chances de gagner le chef de guerre qui parvenait à convaincre son premier rang de ne pas tirer le premier. C’est-à-dire d’attendre poitrine offerte la décharge de mousqueterie de l’ennemi.

Après ce premier échange, Condé charge douze fois. Il se multiplie. « Il était partout cri même temps, écrit son historiographe, Gramont, La Ferté de Ligne, Le Plessis, interviennent à leur tour, c’est la déroute sur les ailes. Le centre se reforme de part et d’autre. Trois lignes contre trois lignes. Cette fois les gardes françaises tirent cri
« C’est ici Grand Condé qu’en ce combat célèbre
Où ton bras fit trembler le Rhin, l’Escaut et I’Ebre
Lorsqu’aux plaines de Lens vos bataillons poussés
Furent presque à tes veux ouverts et renversés
Ta valeur arrêtant les troupes fugitives
Rallia d’un regard leurs cohortes plaintives
Répandit dans leurs rangs ton esprit belliqueux
Et força la victoire à te suivre avec eux.»
Ce sont les huit premiers vers que Boileau consacra à Con dé (extrait du «Lutrin »). Ils figurent sur une colonne de marbre du Boulonnais que la Compagnie des mines de Béthune fit ériger à Grena y. Là où la légende dit que Condé se reposa le 19 août 1648 et là où un tilleul commémoratif avait été planté, détruit lors de la Grande Guerre
premier, un régiment espagnol, deux régiments allemands sont fauchés, les piquiers français interviennent, les Suisses avancent à leur tour «.

Pourtant Beck se ressaisit. Il lance sa réserve : douze escadrons comblent les trous. Cette fois, la France n’attend pas Grouchy. De Châtillon, opportuniste, attaque le flanc de la cavalerie de Léopold. Beck est blessé. Capturé, il mourra le lendemain à Arras. Toutefois ce n’est pas encore la débandade chez les Alliés : les Espagnols, Italiens et Wallons se reforment, tirent leur dernière cartouche. C’est l’hallali, ils demandent grâce. Les menottes emportées par pleines charrettes - l’archiduc croyait bien gagner -servent à enchaîner 4 des 5 000 prisonniers (dont 800 officiers) qui n’ont pu s’enfuir par la route de Liévin à Lens (coron de la Bataille). Les 38 canons, 125 étendards ont été pris ainsi qu’un convoi de vivres. A Lens, la garnison investie l’avant-veille se rend à son tour. Condé cri reçoit les clefs des mains de Willequier qui a convaincu ses geôliers de se rendre.

Les restes des tués furent transportés, pour nombre d’entre eux, vers un silo creusé dans la motte de Vimy (mairie) : ils furent mis au jour, en 1833, lors de fouilles.

Cette bataille se traduisit par la signature à Munster et Osnabruck du traité de Westphalie, le 24 octobre.

Il cri résulta que l’Allemagne demeura divisée jusqu’aux traités d’Utrecht et de Rastadt. Dès lors, la Prusse ne cessa de s’imposer. En 1648, la France récupérait Metz, Toul et Verdun, l’Alsace (moins Strasbourg dans l’immédiat). Mais l’essentiel fut que l’Espagne reconnaisse l’indépendance des Pays-Bas.

Les échos du Te Deum chanté à Notre-Dame étaient à peine amortis que Paris vivait une journée des Barricades pour cause d’impôts nouveaux. La Fronde commençait. Anne d’Autriche et le jeune Louis XIV fuyaient à Saint-Germain.

Pour marquer l’événement, on planta à Liévin un «arbre de grain » Afin de signaler aux foules que le combat décisif avait eu lieu à cet endroit. Existe là, de nos jours, une
rue de « l’Abregrain ». Déformation sémantique qui nous ramène aux observations ouvrant ce rappel historique.


Texte : Eugène MORDACQUE
Tiré de la collection "Au calendrier de l'histoire" édité en 1993 par la Voix du Nord





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